• Emma Green toussait. Le brouillard qui flottait dans les rues de Londres rendait l’air humide, et la jeune file semblait avoir attrapé un rhume. Elle resserra les pans de son manteau rouge, et enfouit son nez dans son écharpe en laine. Cela faisait un quart d’heure qu’elle patientait pour son bus. A coté d’elle, une mère accompagnée de ses trois enfants attendait silencieusement. Il était plutôt tard, et comme on était en Décembre, la nuit tombait très tôt. Emma éternua de nouveau. Le bus n’était pourtant jamais en retard…

    -Maman, je suis fatiguée ! pleurnicha une fillette en s’agrippant a la femme a la gauche d’Emma.

    -Je sais, Angelina. Sois patiente.

    -Moi aussi je suis fatigué, soupira le jeune frère d’Angelina, un petit blond âgé de cinq ans environ.

    Le bébé dans les bras de la femme se mit à couiner. Celle-ci ferma les yeux, soupira, puis les rouvrit, et enlaça ses enfants. Emma lui adressa un sourire compatissant, auquel elle répondit par une grimace fatiguée. Le petit garçon se détacha de sa mère, puis s’assit sur le trottoir humide, ses petits yeux se fermant d’eux-mêmes.

    -John, relève-toi. C’est sale.

    -Je n’en peux plus ! protesta le garçonnet.

    -Je peux vous prendre le bébé, si vous voulez, proposa rapidement Emma.

    La femme lui adressa un regard plein de gratitude. Elle glissa l’enfant dans les bras de la lycéenne, puis attira son fils dans les siens. Au moment ou les mains d’Emma entrèrent en contact avec le corps chaud du nourrisson, une douce chaleur se répandit de sa tête à ses pieds. Emma sentit son cœur lâcher pendant un instant.

    Un élu.

    Oh non.

    C’était donc ca, le retard du bus. Éric avait du le sentir, et l’incitait à prendre les mesures nécessaires. Emma jeta un regard vers la mère de famille. Elle allait devoir faire vite. La gorge serrée, elle regarda le petit garçon qui gazouillait dans ses bras. Une touffe de cheveux blonds et bouclés poussait sur le sommet de son petit crane, et ses grands yeux bleus marine fixaient l’adolescente avec ravissement. Elle détestait faire ca. Ca lui fendait le cœur. En voyant avec quelle tête elle regardait son fils, la femme lui sourit.

    -Il est mignon, n’est-ce pas ? Il s’appelle Barnaby.

    -Oui…, parvint à articuler Emma.

    -C’est le portrait craché de son père… Il est décédé il y a un an, en Israël. Mais avec Barnaby, c’est un peu comme s’il était toujours avec nous, vous voyez ?

    Emma se mordit l’intérieur des joues et regarda le petit garçon agiter son poing vers elle. La mère de l’enfant secoua la tête, les yeux humides.

    -Excusez-moi, je ne sais même pas pourquoi je vous raconte ca… Je dois vous ennuyer avec mes histoires.

    -Oh non, non… Je suis désolée…, bafouilla la jeune fille tandis que Barnaby gazouillait de plus belle.

    Retirer un enfant comme celui-ci a sa mère était une affreuse chose à faire. Mais c’était pour son bien, Éric le lui disait et le lui répétait depuis des lustres. Alors mettant de coté ses doutes et son angoisse, Emma ferma les yeux, en concentra son énergie. Il fallait faire remonter la mère de Barnaby dans ses souvenirs… Et effacer la naissance de son petit dernier. Pareil pour la fratrie du petit blond. Dans un certain sens, le fait qu’ils n’aient plus de père rendait la chose plus facile. Traquer un homme pour effacer sa mémoire lui faisait perdre du temps. Et elle savait pertinemment combien le temps était précieux. Une chance aussi qu’il n’y eut pas d’autres témoins dans l’abribus. En visualisant tous les évènements passés de la vie de la jeune femme, elle se sentit coupable, comme a chaque fois qu’elle effaçait un souvenir. Elle n’aurait pas aimé qu’on voie toute sa vie défiler comme ca. C’était comme  pénétrer dans l’intimité des gens. Lorsqu’Emma rouvrit les yeux, elle sut que l’opération avait réussi. La jeune femme regardait devant elle avec un air hagard, et ses deux enfants s’agrippaient à ses mains, les yeux perdus dans le vide. Leur mère cligna des yeux, et se tourna vers Emma. En voyant le petit garçon dans ses bras, elle lui sourit.

    -Quel adorable bébé ! C’est votre petit frère ?

    Emma sentit un frisson lui parcourir le dos. Elle hocha la tête, et fut sauvée par les lumières jaunâtres du bus, qui arrivait enfin à son arrêt. La femme monta dans le véhicule, accompagnée par ses deux enfants. Le conducteur se pencha en direction d’Emma.

    -Vous ne montez pas ?

    La jeune fille répondit par la négative. Maintenant, elle n’avait plus qu’à attendre Éric. Le bus ferma ses portes, et démarra dans le brouillard. Elle jeta un coup d’œil au petit garçon dans ses bras, et sourit malgré elle. Avant un an, la mémoire des enfants du Temps n’avait pas besoin d’être modifiée, vu qu’elle était presque incapable de retenir quelque chose. Elle passa un doigt dans les boucles de Barnaby, qui l’attrapa et le porta à sa bouche sans dents. Emma soupira. Ce gamin était adorable. Et elle venait de le retirer à sa famille. Pour le bien-être des élus, certes. Quand bien même.

    -Hé, Miss longue a la détente !

    Emma se retourna. Un jeune homme d’environs 18 ans marchait dans sa direction. Ses cheveux roux étaient retenus en catogan, mais certains lui tombaient devant les yeux, et il portait un long manteau noir et des boots en cuir de la même couleur. Si elle avait du qualifier Éric, Emma aurait sans hésiter dit débraillé, mais classe. Elle lui sourit faiblement, et désigna Barnaby du menton.

    -J’ai pas percuté avant, désolée.

    -J’ai vu ca, ce bus est resté bloqué dans l’espace-temps pendant quinze minutes avant que ton cerveau ne comprenne. Fastoche pour moi, remarque. Mais j’avais d’autres chaises à fouetter.

    La jeune fille éclata de rire. Éric était à moitié français, aussi certaines expressions lui échappaient complètement. Il inversait souvent des mots, et provoquait bon nombre de fous rires chez ses camarades. Il avait beau être l’élu le plus âgé, il n’était certainement pas le plus sage, ni le plus responsable. Tout le monde le considérait comme un grand frère plutôt relax, et non pas comme leur chef, ce qu’il était pourtant. Éric se pencha au dessus du nourrisson, et fit une moue conquise.

    -Bonne pioche aujourd’hui, Em’. Ce petit bonhomme est adorable, et le mieux, c’est qu’on n’a même pas besoin de lui zigouiller de souvenirs. Je l’aime déjà. C’est quoi son petit nom ?

    -Barnaby.

    -Barnaby ? Beurk. C’est long.

    -Je refuse qu’on le change. Question de respect, désolée.

    Éric leva ses deux mains en l’air.

    -Pas de problème, soldat. C’est toi qui décide. Je peux au moins le surnommer Barney ?

    -Help yourself.

    -Cool ! Hé, Barney ! C’est qui l’plus mignon des élus ?

    Emma leva les yeux au ciel, et laissa Éric baragouiner une tonne de bruits stupides au petit garçon. Après une bonne minute de ces couinements ridicules, elle décida d’y mettre un terme, et donna une chiquenaude au menton du jeune homme.

    -Allez, vieux gaga. Faut lui trouver un nom de famille, maintenant.

    Éric se racla la gorge, et prit un air solennel.

    -On fera ca une fois rentrés à la piaule. Let’s go !

    En soupirant, la jeune fille suivit son chef dans la rue brumeuse. Ils marchèrent pendant une dizaine de minutes, du moins il leur parut. Mais Emma savait bien qu’Éric manipulait le temps pour transformer quarante minutes de bus en même pas un quart d’heure de marche pour regagner leur quartier général. Il était le seul élu assez puissant pour faire ce genre de manœuvre. Les autres devaient se contenter de patienter dans le bus. Arrivés devant ce qui semblait être une maison délabrée, les deux élus passèrent par un trou situé dans l’endroit ou autrefois, des buissons devaient pousser, et se laissèrent glisser le long d’une sorte de toboggan terreux. Emma serra bien fort Barnaby contre elle, mais l’enfant ne sembla pas s’affoler. Il souriait largement, et regardait calmement autour de lui. Au bout d’une quinzaine de secondes, ils atterrirent en douceur sur de gros poufs posés a l’arrivée du toboggan. Éric aida Emma à se relever, puis ils s’avancèrent tous les deux vers un grand rideau gris qui masquait une partie d’un des murs de terre. Deux enfants étaient postés devant. La plus jeune d’entre eux, une gamine métisse haute comme trois pommes qui ne devait pas avoir plus de huit ans, leur sourit.

    -Salut, vous deux !

    -Hey, Hannah. Comment a été la journée ?

    La fillette haussa les épaules.

    -Plutôt calme. Hé, c’est un nouvel élu ? demanda-t-elle en se penchant vers Barnaby.

    -Il est tout petit ! On les prend au berceau maintenant ? continua le deuxième garde, un garçon brun d’une douzaine d’années plutôt grassouillet.

    -Exactement, Dan. Bon, rentrez, vous deux. On va le baptiser, d’accord ? Allez prévenir les autres.

    Dan et Hannah adressèrent un dernier signe à Barnaby, puis filèrent sous le rideau. Éric le souleva pour permettre à Emma de passer, puis les deux élus s’engouffrèrent dans le QG. C’était une grande pièce plutôt bruyante. Une trentaine d’alcôves étaient creusées dans  les murs de pierres grises, faisant office de lit et de quartier personnel pour les enfants vivant ici. Des matelas de mousse et des plaids étaient disposés dans chacune d’entres elles, ainsi que de gros oreillers bourrés de plumes d’oie. Un grand feu de camp brulait au centre de la pièce. Plusieurs enfants s’activaient a préparer le diner dans le coin réservé a la cuisine et aux provisions. Emma embrassa le crane de Barnaby, et, même si elle savait pertinemment qu’il ne comprendrait pas, elle entreprit de lui expliquer quelques petites choses.

    -Tu vois mon ange, c’est ici qu’on vit. On a du aller sous terre parce que trente-deux, ou plutôt trente-trois maintenant, enfants sans aucun adulte dans la ville, ca paraitrait bizarre, non ? Mais bon, juste au cas-ou, on a piégé cet endroit dans l’espace-temps. Les gens qui voudraient venir se retrouveraient coincés dans l’espace temps, et nos sentinelles n’auraient plus qu’à les porter dehors, et a leur faire un rapide lavage de souvenirs. Au fur et à mesure qu’un recrute des élus, ils viennent vivre ici avec nous, on leur donne une alcôve, et voila, ils font partie de notre petite communauté. Enfin toi, mon bonhomme, tu vas aller dormir dans la nursery, avec les autres élus de moins de cinq ans. On ne peut pas se permettre que tu ne tombes de l’une des alcôves, pas vrai ? Ca nous ferait un élu en moins… Ah d’ailleurs, tu es un élu, ca veut dire que tu vas pouvoir contrôler la plus ancienne magie du monde, le Temps ! C’est dingue, hein mon cœur ? Moi non plus, quand Éric m’a trouvée, je n’y ai pas cru. J’avais onze ans. Ca fait longtemps… Donc, on va t’aider à maitriser le Temps, enfin quand tu seras un peu plus âgé. Cinq ans. C’est plutôt difficile, mais tu verras, c’est très utile. Et tu dois savoir, mon poussin, aucun de nous n’a de famille. Disons que ca devient dangereux pour une famille normale d’avoir un élu dans leur entourage, parce qu’on est très convoités par… Par heu… Je ne sais pas exactement, mais par un autre type de gens qui nous traquent pour nos pouvoirs. Alors pour notre survie, et pour celles des humains normaux, il vaut mieux nous éloigner de nos familles. Moi aussi, j’en avais une, mais… Je ne m’en souviens plus. C’est l’effet lavage de cerveau, c’est un truc que tu pourras faire plus tard. Manipuler le temps a travers les souvenirs…

    -Arrête de faire la prof et viens ici, Em’. Il ne te comprend pas, de toute façon.

    En râlant, elle rejoignit Éric devant le feu de camp. La plupart des enfants s’étaient déjà rassemblés autour d’eux, les yeux curieux. Barnaby était le plus jeune élu jamais trouvé, et le fait même de trouver un élu était une situation plutôt exceptionnelle. Le jeune homme roux se racla la gorge, et leva une main pour intimer le silence à ses camarades.

    -Salut tout le monde. Aujourd’hui, Emma et moi avons enfin trouvé l’élu que j’avais senti dans le secteur qu’Em’ occupait. Alors souhaitez la bienvenue a Barney, parce…

    -Barnaby, le coupa Emma en lui pinçant la cote.

    -Raaaaah, Barney pour les gens qui ont du gout, Barnaby pour les losers. Bref, on va bien s’occuper de ce petit bout, parce que c’est maintenant le benjamin de notre groupe !

    -Il a quel âge ? s’enquit Lewis, un garçon de quatorze ans de type asiatique.

    -Hum… Une dizaine de mois, je dirais…

    -Il va venir à la nursery alors ? demanda une des filles en charge de ladite nursery, Zoey.

    -Tout à fait. Enfin bon, tout ca pour en venir au fait : baptisons-le ! On doit lui choisir un nom de famille, et comme notre tradition le ventile…

    Un éclat de rire général parcourut l’assistance. Éric plissa ses yeux et gonfla ses joues suite a la faute qu’il venait de faire. Il finit par sourire, et réclama à nouveau le silence.

    -Pardon, comme notre tradition le VEUT, aucun rapport avec les ventilateurs… On va suivre l’ordre alphabétique des choses ! On est trente-deux, n’est-ce pas ? Gabriel ?

    Un garçon blond au visage de cheval leva la tête en souriant.

    -Tu es notre dernière recrue. Gabriel, heu… Fairweather, c’est ca ?

    Gabriel hocha vigoureusement la tête. Éric se gratta le sommet du crane, puis poursuivit.

    -Notre petit nouveau, le trente-troisième élu donc, devra donc prendre un nom commençant par G. Ah tiens, Emma, c’est drôle, comme toi !

    -Justement, j’y ai pensé… On pourrait faire le truc de la fratrie ?

    Éric pencha la tête sur le coté. Il avait instauré la règle de la fratrie un an et demi auparavant, lorsque le nombre d’élus avait dépassé celui de lettres dans l’alphabet. S’ils le voulaient, les élus pouvaient donc faire partie d’une même fratrie. Seulement trois fratries étaient actives à ce jour : Leah et Miles Burton, Kelly et Julia Elledge, et Éric Abbott lui-même avec Fred, un petit garçon roux de six ans, dont leur chef s’était pris d’affection. Le petit frère d’Éric était placé au premier rang, et il regardait Barnaby avec un sourire édenté éclatant.

    -Tu es sure ?

    -Certaine. Il est trop mignon pour le laisser sans famille.

    -Bon… On va joyeusement voter ca alors. Le Conseil ?

    Emma s’écarta d’Éric afin de laisser passer les deux élus les plus âgés après leur chef, Charlotte Kennedy, une jeune fille maigre et aux courts cheveux blonds platine, et Will Yule, un garçon plutôt musclé dont la tignasse brune évoquait un nid d’oiseau. Tous deux âgés de dix-sept ans, ils formaient avec Éric le Conseil, et prenaient les décisions importantes qui concernaient la vie commune de leur petite communauté. Pendant que les trois adolescents discutaient entre eux, Emma ne lâcha pas son futur petit frère des yeux. Éric lui avait raconté qu’elle était fille unique, dans son ancienne famille. Et depuis que les élus l’avaient trouvée, elle ressentait un besoin vital de s’occuper des plus jeunes comme le ferait la grande sœur qu’elle n’avait jamais été. Elle embrassa le front du bébé, et le nicha contre son cou en souriant. Éric se racla alors la gorge, s’avança solennellement vers elle… Et se prit les pieds dans les pierres disposées autour du feu. Les enfants éclatèrent à nouveau de rire, tandis que leur chef se relevait tant bien que mal en tentant de garder un peu de crédibilité. Il chassa la poussière de ses cheveux, et inspira un grand coup.

    -Je me déprime, parfois. Bref, Emma Green, le Conseil a pris une décision en ce qui concerne ta demande de fraternité avec le jeune élu que tu as trouvé cet après-midi. En vertu des…

    -Abrège ! lança une voix de garçonnet depuis la petite foule, entrainant quelques rires diffus.

    -Ah d’accord, je vois... OK, Melvin ? Tu seras de garde toute la journée de demain.

    Melvin Hepburn, un petit afro-anglais de sept ans, poussa un couinement de désespoir, tandis que ses camarades riaient sous cape à son égard. Éric sourit en levant les yeux au ciel, et se tourna de nouveau vers Emma.


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