• A la fin du morceau, tout le monde se leva, et on ouvrit les portes de la chapelle. Une fois dehors, Léo respira profondément. On étouffait dans cette putain de chapelle. Lui non plus n’avait pas pleuré. Quand un baiser se déposa sur sa joue sèche, il sursauta, surpris. Bérangère, sa belle-sœur, s’était approchée, et tenait encore son petit Jean dans les bras. Le marmot bavouilla en direction de son oncle, un large sourire sur sa frimousse. Gêné, par le plus grand des mystères, Léo se retourna vers la mère du petit. Elle lui sourit faiblement.

    -Bonjour Léo. Tu tiens le coup ?

    -Ouais. Qu’est-ce que tu veux ?

    -Oh, arrête, hein. Me saute pas a la gorge, je ne t’ai rien fait, moi.

    -Pardon. Heu… L’émotion.

    Bérangère le regarda avec un air de compassion écœurante. Trop niaise, la belle-sœur.

    -Je comprends. Et… Viens avec moi dans le petit salon, a coté de la chapelle. Grégoire veut te parler.

    -Quoi, la, maintenant ? Mais y’a tout le monde…

    -Arrête, Léo. On sait tous les deux que tu t’en fous, des autres et de leur pitié. Viens.

    Vaincu, le jeune homme n’eut pas d’autre choix que de suivre la femme de son ainé dans la pièce adjacente à la petite chapelle. Bérangère lui tint la porte vitrée, et il entra dans un petit salon avec des meubles tout en osier, des rideaux de lin blanc tirés et une forte odeur de chat. Assis sur l’un des deux canapés, Géraldine et Jacques, ses parents, se regardaient en silence. Sur l’autre canapé, Grégoire avait les mains jointes sur ses genoux, et le front soucieux. Quand il vit son jeune frère entrer, il tapota le coussin a ses cotés.

    -Assieds-toi, Léo.

    -Oui merci, je supporte bien, et toi ? répliqua durement le jeune homme.

    -Comme si ca t’avais fait quelque chose. Assis.

    Ca alors. Grégoire se prenait le chou avec lui. Une grande première, lui qui esquivait si bien ses attaques, d’ordinaire. Léo finit par poser de mauvaise grâce ses fesses sur le canapé, et fit face à ses deux parents. Sa mère avait les joues trempées par ses larmes, et le regard de son père flottait dans le vide, comme si plus rien n’importait. Grégoire se racla la gorge.

    -Donc, Léo, papa, maman et moi avons quelque chose à t’annoncer…

    Ca puait l’embrouille.

    -Comme tu le sais, je vis a Shanghai, et donc… J’ai quelques problèmes à régler concernant nos neveux. Je ne peux pas les prendre avec nous, ils seraient trop dépaysés, et puis l’école est hors de prix.

    Grégoire désigna leurs parents de la main.

    -Et tu sais comme moi que Papa et Maman ne sont plus en état de s’occuper d’enfants. Aussi…

    Ding, ding, ding, alerte à l’embrouille dans l’unité centrale. Ce qui allait suivre n’allait pas lui plaire.


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  • -…les regretter amèrement. Quentin et Céline Marivaux…

    Léo, pour une fois, se tenait droit. Au premier rang, entre Grégoire et le mur. Devant lui, le curé parlait, déballait toute la vie de son frère et de son épouse. Il n’aurait pas apprécié, lui. En même temps, peu de gens présents dans la chapelle connaissaient sa vie. Dans la voiture de Grégoire, qui était venu le chercher à la gare, ils avaient un peu parlé. Il lui avait raconté le magasin d’instruments, les parties de rugby avec Marc et ses potes le dimanche, les bonnes bourres pendant les fêtes entre amis. Que des trucs que Grégoire considérait comme inappropriés pour un descendant de cette famille. Léo s’était bien fendu la poire, a voir le petit sourire crispé de son frère se dessiner avec lenteur sur son visage émacié. Il avait maigri. Qu’est-ce qu’on lui faisait bouffer, a Shanghai, au frérot ? Son expatriation ne lui avait pas rendu service sur ce point-la. Mais malgré la satisfaction d’avoir une fois de plus fait regretter à son frère d’être de la même descendance que lui, Léo se sentait mal.

    Le pire, c’était qu’il n’était même pas triste.

    Juste désolé. Désolé pour Quentin, le seul de ses deux frères avec qui il avait partagé assez de choses pour savoir que cet enterrement en grande pompe ne lui aurait pas plu. Grégoire et Quentin étaient nés à un an d’intervalle, alors que Léo avait neuf ans d’écart avec le plus jeune des deux. Quentin et lui n’étaient pas allés a l’école ensemble, mais ne se quittaient presque jamais. Il était son grand frère, son idole. Pas comme Grégoire, beaucoup plus mature et ennuyant. Quentin était d’une nature douce et encore un peu enfantine. Bien sur, ca, c’était avant le dix-huitième anniversaire de Léo, avant qu’il ne coupe les ponts avec toute sa fratrie. Mais il l’aimait bien, Quentin. C’était le seul des trois à avoir des cheveux roux. Grégoire et Léo, eux, avaient la toison de jais, épaisse et soyeuse, qui faisait l’honneur de la famille Marivaux. Mais jamais Quentin n’avait été traité comme un Poil-de-carotte, oh non, ca… Ca, c’était réservé à Léo, le petit dernier, le vilain petit canard. Famille de cons.

    -Et bien… Nous allons procéder a l’incinération, aussi je demanderais aux plus jeunes de bien vouloir nous quitter un instant, nous les rejoindrons dehors ensuite.

    Le curé avait une tête de castor. De castor qui venait de s’en mettre plein les poches en baratinant deux-trois trucs à une famille de bourges éplorés, et qui s’apprêtait à verser quelques larmes en faisant cramer le corps d’un type qu’il n’avait jamais connu. En se penchant vers l’allée centrale, Léo aperçut Bérangère, la femme de Grégoire, qui sortait en tenant d’une main l’épaule d’Apolline, neuf ans, et portant de l’autre Jean, deux ans. Les trois enfants du meilleur ami de Quentin, les suivirent en silence, bientôt rejoints par les deux rejetons du cousin Hugo. Léo n’avait pas d’enfants. Il aurait pu, a vingt-sept ans. Mais non. Sa guitare, Noé, son appart. Point barre.

    -Mademoiselle Marivaux… Vous ne m’avez pas entendu ?

    -Foutez-moi la paix. Qu’est-ce que ca peut vous faire, si j’ai envie de voir mes parents cramer ?

    Léo pivota d’un coup. Il savait que Quentin avait des enfants, il avait recu les faire-part. Mais il n’avait jamais vu sa nièce et son neveu. Celle qui se tenait debout devant le curé devait donc être Mauve, quatorze ans, née le 4 Aout 1997. Mauve. Ridicule, pensa Léo. Il se souvenait de la date grâce au faire-part, qu’il avait gardé (les enfants de ses frères et sœurs n’avaient commis aucun tort, a ce qu’il savait ?). Et le gnome roux bouclé accroché à sa main, c’était surement Barnabé, six ans, né le 18 Avril 2004… Le 18 Avril… Dans deux semaines. Pauvre gosse.

    -Mademoiselle Marivaux, je vous en prie… V-v-votre frère n’est pas autorisé a…

    -Il est autorisé s’il veut. Barnabé, c’est toi qui décide.

    -Je veux pas partir. Je reste pour quand ils seront dans le feu. Mais ca va pas leur faire mal, dis ?

    L’enfant avait une adorable frimousse couverte de taches de rousseur. Le portrait craché de Quentin au même âge. Le visage de sa sœur, jusqu’alors hargneux, fondit.

    -Non. Ca va les réchauffer, tu vois. Et après, on les mettra dans un endroit bien fermé, pour pas qu’ils… Heu… Qu’ils se dispersent.

    Ouch. Plutôt bien tourné.

    -Pourquoi est-ce qu’ils s’en iraient ?

    -Je ne sais pas. Besoin de prendre l’air ?

    -Comme quand on va à Chamonix ?

    -Voila. Maintenant, chut.

    Mauve releva la tête vers le curé, un air de défi flottant sur son visage décidé. Léo avait beau avoir sa famille en horreur, il resta sans voix devant sa nièce. Elle n’avait pas fait comme toutes ces tantes mielleuses, qui disent qu’un mort est « parti très, très loin, et qu’il continue de te surveiller de là-haut mon ange ! ». Elle avait simplement expliqué, et dit la vérité. Pas toute, mais elle n’avait pas menti. Cette gamine avait du cran, c’était sur, elle tenait de son oncle ! Le vieux castor s’avoua vaincu, et fit un signe au type qui actionnait les élévateurs. Les cercueils de Quentin et de son épouse descendirent dans le sol, et une trappe se ferma au-dessus d’eux. Au bout de quelques minutes de silence, une odeur de bois brulé emplit la salle, et une fumée grisâtre s’échappa des lattes de bois qui composaient  le plancher.

    Une musique s’éleva. Léo fut surpris de la reconnaitre. The End of The World, par Skeeter Davis. Du rock ? Un peu blues, certes, mais du rock ? Du coin de l’œil, il aperçut Mauve qui serrait son frère contre sa hanche. Ses lèvres formaient silencieusement les paroles de la chanson. Léo sourit. Elle avait du gout, la nièce. La bouche du petit garçon agrippé à son bras bougeait aussi, mais son menton tremblotait un peu. Il ne pleurait pas, aucun des deux ne versait de larmes, contrairement à la grande majorité de l’assemblée. Léo connaissait ce genre de tristesse, lorsqu’on est trop triste pour mouiller ses joues. Il avait vécu avec pendant quelques années, au tout début. Pauvres gamins.


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  • Léo Marivaux détestait son nom. Encore plus que la vieille folle qui lui servait de proprio, encore plus que son putain de patron, encore plus que ses voisins, un couple de petits vieux qui râlaient lorsqu’il mettait sa musique a fond. Marivaux. Ca puait le fric, l’aristocratie et les cours de français. Et ce monde-la, Léo avait depuis belle lurette décidé de le renier. D’ailleurs, il ne voyait plus sa famille, et s’en portait comme un charme. Il avait son appart, sa musique, sa Gibson et son vieux Noé. C’était ca, sa famille, désormais. Fini les obligations a la con, comme les repas tous ensemble, ou sa mère faisait son traditionnel flan aux légumes, et ou tout le monde s’affublait d’un sourire hypocrite pour ne pas le lui recracher a la tête tellement son truc était dégueulasse. Fini les armadas de vieilles tantes avec leurs Léo comme t’as grandi, Léo quand est-ce que tu nous ramène une fille, Léo il faut que tu te mettes à travailler. Fini, fini, fini…

    Du moins jusqu’au jour ou Grégoire l’appela.

    C’était un vendredi d’Avril normal. Il avait fini son service au magasin à dix-neuf heures, comme d’habitude. Il avait embrassé Nina et Marc trois fois, même s’il avait mis du temps à se faire a cette coutume du Sud. De la ou il venait, la bise, c’était une fois sur chaque joue. Z’étaient bizarres, ces Nîmois. Après avoir salué ses deux collègues, il avait pris son scooter, et était rentré chez lui, dans son petit appart au 3 rue Gustave Flaubert, 2eme étage à gauche. Il avait laissé tomber son sac, avait caressé la tête de son vieux Noé, lui avait filé les restes de la veille, et s’était vautré sur son canapé sous le velux, heureux comme un pape a l’idée du week-end qui s’approchait. Marc assurerait la journée du samedi avec Nina. Il allait pouvoir ne rien foutre pendant deux jours, et ca, c’était carrément l’extase. Peut-être même qu’il ne sortirait pas du week-end. Aussi, lorsqu’il entendit la sonnerie de son téléphone fixe, son moral retomba un peu. Personne a sa connaissance ne l’appelait jamais sur son fixe, ses amis ne voyaient même pas pourquoi il en avait un. C’était forcément un connard qui vendait des portes-fenêtres, ou pire : le gérant du magasin, qui ne lui filait un coup de fil que pour lui gueuler dessus. En soupirant, il décrocha.

    Jamais Léo n’aurait imaginé entendre cette voix-la.

    -Allo ?

    -Heu… Léo ?

    -C’est moi.

    -Salut. C’est… C’est Grégoire.

    Abasourdi, il ne répondit pas tout de suite. Puis, d’une voix plus hésitante, il continua.

    -Grégoire… Grégoire mon frère ?

    -Oui… Ca fait longtemps, hein… ?

    Léo réprima un ricanement. Longtemps, voila comment on disait huit putains d’années, quand on était bien élevé.

    -Pourquoi tu m’appelles ?

    -Hum… Je voulais prendre de tes nouvelles… Et...

    -Fais pas ton faux cul. J’aime pas les mytho, Goire.

    Le surnom qu’il donnait à son frère ainé pendant son enfance sonna bizarrement dans sa bouche.

    -Ah ! Et heu… Je dois t’annoncer quelque chose…

    -Je le savais. Tu sais pas mentir. T’as jamais su.

    -S’il te plait, Léo… Ce n’est pas le moment.

    -Quoi, quelqu’un a cambriolé la maison que t’es dans cet état la ?

    -N-non… Léo, Quentin est mort.

    Clic. On arrête la machine. Plus rien ne tourne. Fin du service. Les bras du jeune homme s’affaissèrent, et son dos retomba contre le dossier de son canapé.

    -Il… Il était un peu ivre, je crois… Et il a pris la voiture avec sa femme, ils sortaient d’une soirée… Ils n’ont pas vu le camion arriver, et…

    Est-ce que Grégoire était vraiment obligé de meubler comme ca ?

    -Malheureusement, Céline est décédée avec lui dans l’accident… C’est, c’est arrivé hier soir, tard.

    Qu’il se taise.

    -Je… Les funérailles auront lieu demain, à une heure, dans l’église de St Germain-en-Laye. Maman m’a dit de te prévenir, alors je…

    -TA GUEULE !

    Silence a l’autre bout de la ligne. Léo raccrocha le bigo avec fureur, et se roula en boule sur son sofa, le visage dans les mains. Quel con, quel con, mais quel con ! Il resta recroquevillé, sans penser, pendant de longues minutes. Son vieux Noé vint poser sa tête contre la sienne. Il avait l’air tout doux, tout vieux, son Noé, avec ses grands yeux marron un peu stupides. Il le caressa machinalement, sans vraiment faire attention. Puis il reprit son téléphone, et composa le dernier numéro appelé.

    -Allo ?

    -Je viendrais.


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  • Emma Green toussait. Le brouillard qui flottait dans les rues de Londres rendait l’air humide, et la jeune file semblait avoir attrapé un rhume. Elle resserra les pans de son manteau rouge, et enfouit son nez dans son écharpe en laine. Cela faisait un quart d’heure qu’elle patientait pour son bus. A coté d’elle, une mère accompagnée de ses trois enfants attendait silencieusement. Il était plutôt tard, et comme on était en Décembre, la nuit tombait très tôt. Emma éternua de nouveau. Le bus n’était pourtant jamais en retard…

    -Maman, je suis fatiguée ! pleurnicha une fillette en s’agrippant a la femme a la gauche d’Emma.

    -Je sais, Angelina. Sois patiente.

    -Moi aussi je suis fatigué, soupira le jeune frère d’Angelina, un petit blond âgé de cinq ans environ.

    Le bébé dans les bras de la femme se mit à couiner. Celle-ci ferma les yeux, soupira, puis les rouvrit, et enlaça ses enfants. Emma lui adressa un sourire compatissant, auquel elle répondit par une grimace fatiguée. Le petit garçon se détacha de sa mère, puis s’assit sur le trottoir humide, ses petits yeux se fermant d’eux-mêmes.

    -John, relève-toi. C’est sale.

    -Je n’en peux plus ! protesta le garçonnet.

    -Je peux vous prendre le bébé, si vous voulez, proposa rapidement Emma.

    La femme lui adressa un regard plein de gratitude. Elle glissa l’enfant dans les bras de la lycéenne, puis attira son fils dans les siens. Au moment ou les mains d’Emma entrèrent en contact avec le corps chaud du nourrisson, une douce chaleur se répandit de sa tête à ses pieds. Emma sentit son cœur lâcher pendant un instant.

    Un élu.

    Oh non.

    C’était donc ca, le retard du bus. Éric avait du le sentir, et l’incitait à prendre les mesures nécessaires. Emma jeta un regard vers la mère de famille. Elle allait devoir faire vite. La gorge serrée, elle regarda le petit garçon qui gazouillait dans ses bras. Une touffe de cheveux blonds et bouclés poussait sur le sommet de son petit crane, et ses grands yeux bleus marine fixaient l’adolescente avec ravissement. Elle détestait faire ca. Ca lui fendait le cœur. En voyant avec quelle tête elle regardait son fils, la femme lui sourit.

    -Il est mignon, n’est-ce pas ? Il s’appelle Barnaby.

    -Oui…, parvint à articuler Emma.

    -C’est le portrait craché de son père… Il est décédé il y a un an, en Israël. Mais avec Barnaby, c’est un peu comme s’il était toujours avec nous, vous voyez ?

    Emma se mordit l’intérieur des joues et regarda le petit garçon agiter son poing vers elle. La mère de l’enfant secoua la tête, les yeux humides.

    -Excusez-moi, je ne sais même pas pourquoi je vous raconte ca… Je dois vous ennuyer avec mes histoires.

    -Oh non, non… Je suis désolée…, bafouilla la jeune fille tandis que Barnaby gazouillait de plus belle.

    Retirer un enfant comme celui-ci a sa mère était une affreuse chose à faire. Mais c’était pour son bien, Éric le lui disait et le lui répétait depuis des lustres. Alors mettant de coté ses doutes et son angoisse, Emma ferma les yeux, en concentra son énergie. Il fallait faire remonter la mère de Barnaby dans ses souvenirs… Et effacer la naissance de son petit dernier. Pareil pour la fratrie du petit blond. Dans un certain sens, le fait qu’ils n’aient plus de père rendait la chose plus facile. Traquer un homme pour effacer sa mémoire lui faisait perdre du temps. Et elle savait pertinemment combien le temps était précieux. Une chance aussi qu’il n’y eut pas d’autres témoins dans l’abribus. En visualisant tous les évènements passés de la vie de la jeune femme, elle se sentit coupable, comme a chaque fois qu’elle effaçait un souvenir. Elle n’aurait pas aimé qu’on voie toute sa vie défiler comme ca. C’était comme  pénétrer dans l’intimité des gens. Lorsqu’Emma rouvrit les yeux, elle sut que l’opération avait réussi. La jeune femme regardait devant elle avec un air hagard, et ses deux enfants s’agrippaient à ses mains, les yeux perdus dans le vide. Leur mère cligna des yeux, et se tourna vers Emma. En voyant le petit garçon dans ses bras, elle lui sourit.

    -Quel adorable bébé ! C’est votre petit frère ?

    Emma sentit un frisson lui parcourir le dos. Elle hocha la tête, et fut sauvée par les lumières jaunâtres du bus, qui arrivait enfin à son arrêt. La femme monta dans le véhicule, accompagnée par ses deux enfants. Le conducteur se pencha en direction d’Emma.

    -Vous ne montez pas ?

    La jeune fille répondit par la négative. Maintenant, elle n’avait plus qu’à attendre Éric. Le bus ferma ses portes, et démarra dans le brouillard. Elle jeta un coup d’œil au petit garçon dans ses bras, et sourit malgré elle. Avant un an, la mémoire des enfants du Temps n’avait pas besoin d’être modifiée, vu qu’elle était presque incapable de retenir quelque chose. Elle passa un doigt dans les boucles de Barnaby, qui l’attrapa et le porta à sa bouche sans dents. Emma soupira. Ce gamin était adorable. Et elle venait de le retirer à sa famille. Pour le bien-être des élus, certes. Quand bien même.

    -Hé, Miss longue a la détente !

    Emma se retourna. Un jeune homme d’environs 18 ans marchait dans sa direction. Ses cheveux roux étaient retenus en catogan, mais certains lui tombaient devant les yeux, et il portait un long manteau noir et des boots en cuir de la même couleur. Si elle avait du qualifier Éric, Emma aurait sans hésiter dit débraillé, mais classe. Elle lui sourit faiblement, et désigna Barnaby du menton.

    -J’ai pas percuté avant, désolée.

    -J’ai vu ca, ce bus est resté bloqué dans l’espace-temps pendant quinze minutes avant que ton cerveau ne comprenne. Fastoche pour moi, remarque. Mais j’avais d’autres chaises à fouetter.

    La jeune fille éclata de rire. Éric était à moitié français, aussi certaines expressions lui échappaient complètement. Il inversait souvent des mots, et provoquait bon nombre de fous rires chez ses camarades. Il avait beau être l’élu le plus âgé, il n’était certainement pas le plus sage, ni le plus responsable. Tout le monde le considérait comme un grand frère plutôt relax, et non pas comme leur chef, ce qu’il était pourtant. Éric se pencha au dessus du nourrisson, et fit une moue conquise.

    -Bonne pioche aujourd’hui, Em’. Ce petit bonhomme est adorable, et le mieux, c’est qu’on n’a même pas besoin de lui zigouiller de souvenirs. Je l’aime déjà. C’est quoi son petit nom ?

    -Barnaby.

    -Barnaby ? Beurk. C’est long.

    -Je refuse qu’on le change. Question de respect, désolée.

    Éric leva ses deux mains en l’air.

    -Pas de problème, soldat. C’est toi qui décide. Je peux au moins le surnommer Barney ?

    -Help yourself.

    -Cool ! Hé, Barney ! C’est qui l’plus mignon des élus ?

    Emma leva les yeux au ciel, et laissa Éric baragouiner une tonne de bruits stupides au petit garçon. Après une bonne minute de ces couinements ridicules, elle décida d’y mettre un terme, et donna une chiquenaude au menton du jeune homme.

    -Allez, vieux gaga. Faut lui trouver un nom de famille, maintenant.

    Éric se racla la gorge, et prit un air solennel.

    -On fera ca une fois rentrés à la piaule. Let’s go !

    En soupirant, la jeune fille suivit son chef dans la rue brumeuse. Ils marchèrent pendant une dizaine de minutes, du moins il leur parut. Mais Emma savait bien qu’Éric manipulait le temps pour transformer quarante minutes de bus en même pas un quart d’heure de marche pour regagner leur quartier général. Il était le seul élu assez puissant pour faire ce genre de manœuvre. Les autres devaient se contenter de patienter dans le bus. Arrivés devant ce qui semblait être une maison délabrée, les deux élus passèrent par un trou situé dans l’endroit ou autrefois, des buissons devaient pousser, et se laissèrent glisser le long d’une sorte de toboggan terreux. Emma serra bien fort Barnaby contre elle, mais l’enfant ne sembla pas s’affoler. Il souriait largement, et regardait calmement autour de lui. Au bout d’une quinzaine de secondes, ils atterrirent en douceur sur de gros poufs posés a l’arrivée du toboggan. Éric aida Emma à se relever, puis ils s’avancèrent tous les deux vers un grand rideau gris qui masquait une partie d’un des murs de terre. Deux enfants étaient postés devant. La plus jeune d’entre eux, une gamine métisse haute comme trois pommes qui ne devait pas avoir plus de huit ans, leur sourit.

    -Salut, vous deux !

    -Hey, Hannah. Comment a été la journée ?

    La fillette haussa les épaules.

    -Plutôt calme. Hé, c’est un nouvel élu ? demanda-t-elle en se penchant vers Barnaby.

    -Il est tout petit ! On les prend au berceau maintenant ? continua le deuxième garde, un garçon brun d’une douzaine d’années plutôt grassouillet.

    -Exactement, Dan. Bon, rentrez, vous deux. On va le baptiser, d’accord ? Allez prévenir les autres.

    Dan et Hannah adressèrent un dernier signe à Barnaby, puis filèrent sous le rideau. Éric le souleva pour permettre à Emma de passer, puis les deux élus s’engouffrèrent dans le QG. C’était une grande pièce plutôt bruyante. Une trentaine d’alcôves étaient creusées dans  les murs de pierres grises, faisant office de lit et de quartier personnel pour les enfants vivant ici. Des matelas de mousse et des plaids étaient disposés dans chacune d’entres elles, ainsi que de gros oreillers bourrés de plumes d’oie. Un grand feu de camp brulait au centre de la pièce. Plusieurs enfants s’activaient a préparer le diner dans le coin réservé a la cuisine et aux provisions. Emma embrassa le crane de Barnaby, et, même si elle savait pertinemment qu’il ne comprendrait pas, elle entreprit de lui expliquer quelques petites choses.

    -Tu vois mon ange, c’est ici qu’on vit. On a du aller sous terre parce que trente-deux, ou plutôt trente-trois maintenant, enfants sans aucun adulte dans la ville, ca paraitrait bizarre, non ? Mais bon, juste au cas-ou, on a piégé cet endroit dans l’espace-temps. Les gens qui voudraient venir se retrouveraient coincés dans l’espace temps, et nos sentinelles n’auraient plus qu’à les porter dehors, et a leur faire un rapide lavage de souvenirs. Au fur et à mesure qu’un recrute des élus, ils viennent vivre ici avec nous, on leur donne une alcôve, et voila, ils font partie de notre petite communauté. Enfin toi, mon bonhomme, tu vas aller dormir dans la nursery, avec les autres élus de moins de cinq ans. On ne peut pas se permettre que tu ne tombes de l’une des alcôves, pas vrai ? Ca nous ferait un élu en moins… Ah d’ailleurs, tu es un élu, ca veut dire que tu vas pouvoir contrôler la plus ancienne magie du monde, le Temps ! C’est dingue, hein mon cœur ? Moi non plus, quand Éric m’a trouvée, je n’y ai pas cru. J’avais onze ans. Ca fait longtemps… Donc, on va t’aider à maitriser le Temps, enfin quand tu seras un peu plus âgé. Cinq ans. C’est plutôt difficile, mais tu verras, c’est très utile. Et tu dois savoir, mon poussin, aucun de nous n’a de famille. Disons que ca devient dangereux pour une famille normale d’avoir un élu dans leur entourage, parce qu’on est très convoités par… Par heu… Je ne sais pas exactement, mais par un autre type de gens qui nous traquent pour nos pouvoirs. Alors pour notre survie, et pour celles des humains normaux, il vaut mieux nous éloigner de nos familles. Moi aussi, j’en avais une, mais… Je ne m’en souviens plus. C’est l’effet lavage de cerveau, c’est un truc que tu pourras faire plus tard. Manipuler le temps a travers les souvenirs…

    -Arrête de faire la prof et viens ici, Em’. Il ne te comprend pas, de toute façon.

    En râlant, elle rejoignit Éric devant le feu de camp. La plupart des enfants s’étaient déjà rassemblés autour d’eux, les yeux curieux. Barnaby était le plus jeune élu jamais trouvé, et le fait même de trouver un élu était une situation plutôt exceptionnelle. Le jeune homme roux se racla la gorge, et leva une main pour intimer le silence à ses camarades.

    -Salut tout le monde. Aujourd’hui, Emma et moi avons enfin trouvé l’élu que j’avais senti dans le secteur qu’Em’ occupait. Alors souhaitez la bienvenue a Barney, parce…

    -Barnaby, le coupa Emma en lui pinçant la cote.

    -Raaaaah, Barney pour les gens qui ont du gout, Barnaby pour les losers. Bref, on va bien s’occuper de ce petit bout, parce que c’est maintenant le benjamin de notre groupe !

    -Il a quel âge ? s’enquit Lewis, un garçon de quatorze ans de type asiatique.

    -Hum… Une dizaine de mois, je dirais…

    -Il va venir à la nursery alors ? demanda une des filles en charge de ladite nursery, Zoey.

    -Tout à fait. Enfin bon, tout ca pour en venir au fait : baptisons-le ! On doit lui choisir un nom de famille, et comme notre tradition le ventile…

    Un éclat de rire général parcourut l’assistance. Éric plissa ses yeux et gonfla ses joues suite a la faute qu’il venait de faire. Il finit par sourire, et réclama à nouveau le silence.

    -Pardon, comme notre tradition le VEUT, aucun rapport avec les ventilateurs… On va suivre l’ordre alphabétique des choses ! On est trente-deux, n’est-ce pas ? Gabriel ?

    Un garçon blond au visage de cheval leva la tête en souriant.

    -Tu es notre dernière recrue. Gabriel, heu… Fairweather, c’est ca ?

    Gabriel hocha vigoureusement la tête. Éric se gratta le sommet du crane, puis poursuivit.

    -Notre petit nouveau, le trente-troisième élu donc, devra donc prendre un nom commençant par G. Ah tiens, Emma, c’est drôle, comme toi !

    -Justement, j’y ai pensé… On pourrait faire le truc de la fratrie ?

    Éric pencha la tête sur le coté. Il avait instauré la règle de la fratrie un an et demi auparavant, lorsque le nombre d’élus avait dépassé celui de lettres dans l’alphabet. S’ils le voulaient, les élus pouvaient donc faire partie d’une même fratrie. Seulement trois fratries étaient actives à ce jour : Leah et Miles Burton, Kelly et Julia Elledge, et Éric Abbott lui-même avec Fred, un petit garçon roux de six ans, dont leur chef s’était pris d’affection. Le petit frère d’Éric était placé au premier rang, et il regardait Barnaby avec un sourire édenté éclatant.

    -Tu es sure ?

    -Certaine. Il est trop mignon pour le laisser sans famille.

    -Bon… On va joyeusement voter ca alors. Le Conseil ?

    Emma s’écarta d’Éric afin de laisser passer les deux élus les plus âgés après leur chef, Charlotte Kennedy, une jeune fille maigre et aux courts cheveux blonds platine, et Will Yule, un garçon plutôt musclé dont la tignasse brune évoquait un nid d’oiseau. Tous deux âgés de dix-sept ans, ils formaient avec Éric le Conseil, et prenaient les décisions importantes qui concernaient la vie commune de leur petite communauté. Pendant que les trois adolescents discutaient entre eux, Emma ne lâcha pas son futur petit frère des yeux. Éric lui avait raconté qu’elle était fille unique, dans son ancienne famille. Et depuis que les élus l’avaient trouvée, elle ressentait un besoin vital de s’occuper des plus jeunes comme le ferait la grande sœur qu’elle n’avait jamais été. Elle embrassa le front du bébé, et le nicha contre son cou en souriant. Éric se racla alors la gorge, s’avança solennellement vers elle… Et se prit les pieds dans les pierres disposées autour du feu. Les enfants éclatèrent à nouveau de rire, tandis que leur chef se relevait tant bien que mal en tentant de garder un peu de crédibilité. Il chassa la poussière de ses cheveux, et inspira un grand coup.

    -Je me déprime, parfois. Bref, Emma Green, le Conseil a pris une décision en ce qui concerne ta demande de fraternité avec le jeune élu que tu as trouvé cet après-midi. En vertu des…

    -Abrège ! lança une voix de garçonnet depuis la petite foule, entrainant quelques rires diffus.

    -Ah d’accord, je vois... OK, Melvin ? Tu seras de garde toute la journée de demain.

    Melvin Hepburn, un petit afro-anglais de sept ans, poussa un couinement de désespoir, tandis que ses camarades riaient sous cape à son égard. Éric sourit en levant les yeux au ciel, et se tourna de nouveau vers Emma.


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  • La pluie coule doucement sur mon visage. Les gouttes transparentes roulent doucement le long de mon nez en trompette recouvert de taches de son. Mes cheveux sont trempés, tout comme mes vêtements, qui collent désagréablement à ma peau. La pluie m’apporte une fraicheur formidable en ce début de journée d’été, et c’est exactement ce qu’il me fallait après une nuit chaude et lourde comme je viens de passer. Mais je ne peux pas m’attarder plus longtemps. Maman, Papa et Rose m’attendent à la maison. C’est un grand jour pour notre famille. Pour notre pays.

     

    Je remets un peu d’ordre a mes cheveux plaqués sur mon crane, et je file me mettre a l’abri sous un des porches de la rue commerciale de ce qui a jadis été appelé le district Douze, et qui a maintenant été rebaptisé la Région minière. C’est l’un des quartiers les plus importants de Panem, c’est ici que l’on trouve la plupart des hautes personnalités du pays, comme mes parents par exemple. L’actuel Gouverneur, Alicante Espérandieu, habitait une des maisons du quartier, avant qu’il ne soit nommé à la tête du Gouvernement, et donc relocalisé vers ce qui s’appelait le Capitole, et qui est maintenant connu sous le nom d’Eden. Ely, le fils du Gouverneur Espérandieu, avec qui j’étais a l’école, m’a une fois raconté au téléphone que le bureau de son père est si grand que quand il avait crié son nom (Ely n’y est allé que pour se faire réprimander, évidemment), ca avait résonné comme dans une église. J’ai une petite pensée amicale pour mon ami, alors que je contourne son ancienne demeure. Dans quelques heures, ce sera de nouveau la sienne, mais celle que sa famille occupe dans l’Eden sera attribuée au nouveau Gouverneur que le peuple élira dans la matinée, en même temps que le nouveau gouvernement de la République.

     

     A cette pensée, je presse le pas. Inutile de faire attendre ma famille, qui m’a envoyé chercher des fruits à l’épicerie du coin pour le petit déjeuner. Je passe derrière la maison vide des Espérandieu, puis j’entre dans mon quartier, qui lui a gardé son nom de Village des Vainqueurs. Une douzaine de maisons semblables s’alignent le long d’une allé pavée, et contrairement au temps d’où mes parents y avaient emménagé pour la première fois, toutes ces demeures sont habitées. Quand j’arrive devant la mienne, je pousse le battant de la porte en acajou, et rentre sur la pointe des pieds, car mes chaussures sont pleine de boue. A peine ai-je posé ma besace a terre qu’une voix m’interpelle.

     

    -Finn ? Tu es rentré ?

     

    La plupart des mères de mes camarades ont des voix d’anges, douces et calmes. La mienne a peut-être un ton maternel, mais il est fort et assuré. Je préfère ca. Sa tête passe par la porte ouverte de la cuisine. Quelques mèches grises se baladent dans ses longs cheveux bruns, mais on ne les voit presque pas. Son visage est souriant lorsque ses yeux gris acier rencontrent les miens, exactement pareils. Papa m’a raconté qu’avant, elle ne souriait presque jamais. Ce a quoi Maman a répondu qu’un sourire sincère était une chose rare, et qu’elle n’était pas comme tous ces hypocrites qui sourient a longueur de journée. Maintenant, c’est différent. Elle sourie plus souvent. Surtout quand elle nous regarde, Rose et moi. J’entre dans la cuisine, et dépose un baiser mouillé sur sa joue.

     

    -J’ai laissé mes chaussures dans l’entrée.

     

    -Parfait. Pense à les nettoyer avant de partir, tout a l’heure. Il faut que tu sois présentable.

     

    Je hoche la tête négligemment, et pose les fruits que j’ai rapportés sur la table en bois qui trône au milieu de la pièce. Ma mère examine mes achats : plusieurs petites pommes vertes, quelques oranges et une poignée de cerises bien mûres. Si les pommes et les cerises sont de saison et ont été cueillies la ou se trouvaient l’ancien district Onze, les oranges ne poussent que très loin d’ici et sont donc une denrée plutôt chère. Mais c’est également le péché mignon de ma sœur, et en ce jour si spécial, ma mère ne cherche qu’à lui faire plaisir. Ses doigts agiles, coupés par endroits à cause de la corde de l’arc qu’elle utilisait jadis pour chasser, se promènent sur les provisions.

     

    -C’est parfait. Comment va Leevy ?

     

    Leevy est l’ancienne voisine de ma mère, et également une de ses amies d’enfance. Elle a pris le poste de maraichère qui s’est présenté à elle lorsque le Gouvernement a attribué de nouveau du travail aux habitants de Panem.

     

    -Elle nous embrasse tous, et souhaite une bonne chance à Rose. Elle viendra peut-être.

     

    -Bien, bien…

     

    Ses doigts passent maintenant dans mes cheveux blonds cendrés, mouillés et emmêlés comme un nid d’oiseau. Elle me donne une tape sur la tête.

     

    -Va te laver, tu ressembles à un rat d’égout !

     

    Je lui tire la langue, et file a l’étage. La porte de ma sœur est close, mais j’entends sa voix, posée et convaincante, réciter une énième fois le discours qu’elle tiendra au pays dans quelques heures. Je souris malgré moi : Rose excelle pour ce qui est de parler devant une assistance. Elle n’a presque pas besoin de répéter. Elle pourrait vendre des glaces aux Eskimos. J’entre dans la salle de bain en face de la porte de ma chambre, envoie valdinguer mes vêtements trempés et fais jaillir l’eau chaude du pommeau de douche. Je me frotte vigoureusement la peau avec une brosse dure, et sort de la cabine en chantonnant doucement un refrain que nos parents nous ont enseigné, a ma sœur et moi, lorsqu’on était petits. Si Papa l’appelle La Chanson du Pré, Maman préfère lui donner un nom plus personnel. La Berceuse de Rue. Lorsque nous étions petits, nous ne comprenions pas vraiment le sens de cette appellation, car la rue n’est qu’une petite fleur jaune sans gros intérêt. Mais Rue est en fait une fillette que Maman a connue lors de ses premiers Hunger Games. Après les premiers jours, elles se sont alliées contre les autres participants. Lorsque l’un des tributs a massacré la petite fille du district Onze, ma mère est restée a ses cotés jusqu'à la toute fin, et lui a chanté cette chanson-la, qui parle d’un Pré idyllique ou règne la paix. Enfin, pas si idyllique que ca, puisque la grande étendue d’herbe qui se situe non loin de notre quartier lui ressemble trait pour trait. Du vert a perte de vue, du calme, et des fleurs un peu partout. Avec mes camarades d’école, on y va souvent après les cours pour décompresser en s’allongeant dans l’herbe grasse sous le soleil. Aujourd’hui encore, je me demande si Rue n’a jamais eu la chance de connaitre un Pré comme celui-là avant sa nomination aux Jeux. Je me doute que la réponse est non, évidemment.

     

    BOUM BOUM BOUM !

     

    Un tambourinement à la porte me sort de ma torpeur. J’enfile rapidement mon pantalon de lin beige et ma chemise blanche immaculée, et j’ouvre la porte. Rose, le nez froncé, m’adresse ce que nous avons convenu d’appeler le « regard de la mort ». Oh-oh. Je souris innocemment.

     

    -Oui ?

     

    -Ca fait des siècles que Maman t’appelle, imbécile. Si tu veux ton petit déj’, c’est maintenant. Après, on va devoir y aller.

     

    -Oh, je n’entends rien d’ici, pardon. Je te suis.

     

    Ma sœur fait la moue, et lève un sourcil. Je lui adresse un clin d’œil, me dresse sur la pointe des pieds, et lui plante un baiser sur la fossette qui orne sa joue gauche. Elle soupire, et ébouriffe ma tignasse trempée. Je suis tenté de faire de même, mais ses longs cheveux bruns sont retenus en un chignon si complexe qu’elle me tuerait si jamais je n’y enlevais ne serait-ce qu’un cheveu. Nous descendons donc tous les deux dans la cuisine, ou nous trouvons nos parents serrés l’un contre l’autre, les yeux clos, l’air heureux. Je souris. J’aime quand ils sont comme ca. Maman finit par nous voir, et relève doucement la tête.

     

    -Ah, enfin !

     

    -Ouais, maintenant que Monsieur Finnick Mellark a fini de chanter, on peut peut-être passer à table ? raille Rose en tirant une chaise pour s’y asseoir.

     

    Je fais mine de m’offusquer, et fais glisser les oranges vers elle. Son visage se détend instantanément, et elle plonge sur le sac en papier comme s’il renfermait de l’or. Ma mère éclate de rire, et part chercher le pain qu’elle a fait griller. Papa s’assoit a coté de Rose, et c’est dans ce genre de moments que je remarque a quel point leurs yeux bleus sont semblables. Tout en épluchant un des fruits du sac, ma sœur coule un regard vers mon père.

     

    -Quoi ?

     

    -Rien, rien… Je me demandais juste si la peut-être future Premier Ministre de Panem connaissait son discours par cœur…

     

    Rose se fige. J’étouffe un éclat de rire : c’est exactement le genre de choses qui peut stresser ma sœur a un point inimaginable. Mon père le sait pertinemment, et un sourire se dessine sur son visage alors, qu’il passe un bras autour des épaules de mon ainée.

     

    -Je rigole, championne ! Je sais que tu le connais sur le bout des doigts, ton discours ! Je te charrie un peu, il faut te détendre, Rosie.

     

    -C’est pas drôle, râle ma sœur.

     

    -De toutes façons, tu n’auras à le faire que si jamais tu es élue, non ? je demande.

     

    -Oui…, admet Rose en se détendant un peu, et en reprenant l’épluchage de son orange.

     

    -Ce qui représente 50% des chances, glisse rapidement Papa.

     

    Tandis que j’éclate cette fois-ci franchement de rire, et que ma sœur se met à nous hurler dessus, ma mère nous rejoint, munie d’un grand plat rempli de pain grillé, d’œufs et de bacon. Elle donne un coup sec sur la nuque de mon père.

     

    -Peeta ! Arrête avec ca !

     

    -Pardon, Rose, excuse-moi…, parvient-il à articuler entre deux hoquets de rire.

     

    -Ca ne m’atteint même pas, affirme ma sœur en croquant dans son quartier d’orange.

     

    Le petit déjeuner se déroule dans une atmosphère plutôt joyeuse, même si Rose est toujours un peu tendue. Mais je ne me fais pas de souci pour elle. Le moment venu, elle sera parfaite, comme d’habitude. Maman dit qu’elle a hérité du charisme de mon père, et c’est complètement vrai. Tous les deux peuvent captiver une foule rien qu’avec leurs mots. Selon mes parents, j’ai plutôt le comportement de ma mère, « en moins pire », me dit-elle. Je ne fais confiance qu’a ma famille, et a un cercle très restreint d’amis proches. Et je ne suis pas très doué pour communiquer. Pas du tout, même. Quand la dernière assiette est vidée, nous partons tous nous préparer à sortir. Il nous faut maintenant rejoindre la place centrale de la Région, la ou se déroulait jadis la Moisson des Hunger Games. Je nettoie sommairement mes chaussures, les enfile, et attends mes parents sur le perron. Rose, très sérieuse dans sa robe blanche sans manches, une pochette noire remplie de documents sous le bras, sort en dernière, et prend le bras de mon père en souriant nerveusement. Alors que nous avançons dans l’allée principale, j’aperçois la famille Cartwright qui s’avance depuis le bout de la rue. Delly, qui est une très vieille amie de Papa, tient son petit dernier, Elric, par une main, et a la seconde passée autour des épaules de son mari, un gars roux de l’ancien district Trois appelé Benno. Ses sept autres enfants marchent joyeusement autour de leurs parents en piaillant comme une volée de petits oiseaux. Lorsque le régime du Capitole est tombé, il a fallu beaucoup de temps au pays pour se reconstruire, mais bientôt, les ressources ont été a peu près équilibrées partout. Avoir des enfants a alors été considéré comme une chose financièrement indifférente, et plutôt comme un plaisir personnel. Les gens comme Delly et son mari ont alors décidé de fonder une famille nombreuse, sachant que leurs enfants ne manqueraient jamais de rien. Lorsqu’ils arrivent à notre hauteur, Delly lâche le petit Elric et son mari pour aller embrasser mes parents. Benno, qui a toujours eu une affection certaine pour Rose et moi, m’ébouriffe les cheveux en souriant. Je lui rends son sourire. Benno est un ancien Muet, ce qui veut dire qu’on a sectionné sa langue suite a un crime qu’il a commis contre le Capitole. Maman n’arrête pas de dire qu’il a été chanceux de tomber sur une personne comme Delly, qui était prête à l’aimer comme il était. Comme il n’avait ni famille, ni NOM DE FAMILLE, il a tout simplement pris celui de son épouse. Laquelle s’approche de ma sœur, et l’étreint gentiment.

     

    -Grand, grand jour pour toi, Rose ! Bonne chance !

     

    -Merci, marmotte la concernée, dont le visage commence à virer au vert.

     

    -Rose, tu es drôlement jolie dans ta robe ! la complimente Ethel, l’ainée des petits Cartwright, âgée d’une douzaine d’années.

     

    -J’espère que tu vas être ministre, ca changera du vieux monsieur moche d’avant, ajoute une autre, une gamine de six ans blonde comme les blés.

     

    -Nora ! s’offusque sa mère, tandis que le reste de nous éclate de rire.

     

    La fillette ouvre de grands yeux, et hausse les épaules comme si elle n’avait rien dit. Je la regarde plus attentivement. Elle n’est pas très grande. Toute menue. Ses longs cheveux sont tressés dans son dos avec un ruban bleu assorti à sa robe. Et ma mère l’observe comme si c’était un fantôme. Elle doit lui rappeler ma tante Prim, que je n’ai jamais connu, puisqu’elle a été assassinée lorsqu’elle avait mon âge. C’est en sa mémoire que ma sœur s’est appelée Rose (Prim est la contraction de Primrose, donc Maman n’a eu qu’a prendre la deuxième partie du nom de sa défunte petite sœur). Ma mère s’aperçoit que je la regarde. Elle hoche subrepticement la tête. « Tout va bien ». Ou du moins me dit-elle. Delly propose que nous y allions. Nos deux familles partent alors d’un bon pas vers la place ou se déroulera l’élection, tout en bavardant joyeusement. Mais Rose reste un peu en retrait. En m’en apercevant, je ralentis pour être à sa hauteur. Je n’ai pas besoin qu’elle me le dise : elle est morte de peur. Ca se voit à son visage devenue blême, a ses lèvres entrouvertes d’où sort une respiration hachée, à ses grands yeux bleus qui s’agitent. Les coins de ses lèvres s’agitent nerveusement, en pale tentative de sourire. Je passe mon bras derrière sa taille, et lui donne une pression que j’espère rassurante. C’est drôle, quand j’y pense. Elle fait presque la même taille que moi, maintenant. Il y a encore un ou deux ans, elle me dépassait complètement, chose normale, puisque nous avons six ans d’écart. Mais maintenant que j’ai quinze ans, elle n’est ma grande sœur que par ses vingt-et-unes années !

     

    -Je crois que je vais vomir, gargouille-t-elle.

     

    -Mais non. Tu vas salir ta tenue, et je ne te le conseille pas. Ca ferait une drôle d’impression pour un Premier Ministre, pas vrai ?

     

    Regard de la mort. Joues verdâtres. Bras qui tremblent.

     

    -Merci, petit frère. La je vais VRAIMENT finir par rendre mon p’tit déjeuner.

     

    -OK, OK, ne m’écoute plus ! Dis-toi juste que tu vas assurer ! On est des gagnants, dans la famille, t’as ca dans le sang, Rosie.

     

    Ma sœur lève les yeux au ciel, et relève le menton. Nous finissons par arriver à la place centrale, et elle semble plus détendue. Les Cartwright partent s’installer dans un coin, et souhaitent une dernière fois bonne chance à Rose. Des gens défilent, des visages que parfois je reconnais, qui adressent leurs encouragements à ma sœur. Celle-ci les accepte en souriant. C’est à mon tour de lever les yeux au ciel : ca y est, le charme a opéré. Des qu’elle est en face de son public, Rose devient placide, et maitrise son stress à la perfection. La seule étincelle de peur que je décèle dans ses yeux est celle qui s’allume lorsqu’Haymitch, ancien mentor et ami très proche de nos parents, nous rejoint pour nous dire que Rose doit monter sur l’estrade de bois car les élections vont bientôt commencer.

     

    -Tous mes vœux sont avec toi, ajoute-t-il en lui tapant affectueusement l’épaule.

     

    Rose le remercie a mi-voix, et se retourne vers mon père. Ses bras sont grand ouverts, et elle se jette dedans. Alors qu’elle se serre contre lui, il est tenté de lui passer une main dans les cheveux. Puis se ravise. Chignon oblige.

     

    -Papa… Je me sens mal…

     

    -C’est rien. Tu sais, j’ai vomi pour mes premiers Hunger Games.

     

    -C’est vrai ? A cause de la peur ? je demande, car ca me semble être tout à fait légitime.

     

    -Non. La nourriture du train était un peu trop riche, si tu veux mon avis.

     

    Ma sœur et moi éclatons de rire. Maman aussi. Elle se souvient. Elle serre ma sœur dans ses bras, et lui dit de se dépêcher de rejoindre l’estrade. Je lui embrasse la joue, et lui fait la grimace que nous avions l’habitude de faire a notre mère lorsqu’elle s’énervait contre nous, quand nous étions petits. Je gonfle les joues, je louche, et je sors de ma gorge un bruit guttural et sourd. Elle pouffe de rire, m’ébouriffe les cheveux, et inspire un grand coup avant de monter sur l’estrade de bois. Mon père pose ses mains sur mes épaules, et ma mère se serre contre lui. Je me contente de faire passer mon poids d’une jambe à l’autre en me balançant. Sur l’estrade, Rose est rejoint par Mr Demies, un homme grisonnant qui a postulé pour devenir Ministre des Finances, et par Led, un jeune homme de vingt-cinq ans, qui lui souhaite devenir Ministre des Ressources Alimentaires.  Lorsque ce dernier monte aux cotés de ma sœur, elle lui sourit, et ils se serrent la main. Ils ont du être a l’école ensemble, si mes souvenirs sont bons. L’écran géant tendu derrière eux s’allume alors, et toute la population de la Région se tait, et observe la vue aérienne de l’Eden qui nous est offerte. S’enchaine un plan serré de la tribune du Gouverneur Espérandieu, qui se lève, et agite la main en direction des caméras. Derrière lui, les membres de sa famille se tiennent debout, habillés sur leur trente-et-un. Je reconnais facilement son épouse, une femme plutôt ronde, avec de longs cheveux bruns, drapée dans une robe noires qui lui tombe jusqu’aux chevilles. Je promène mon regard  sur le reste des personnes alignées a ses cotés. L’un d’eux s’avance, et commence a parler. J’ai la vague impression de le connaitre. Il s’éclaircit la gorge, et commence a vanter combien notre monde a changé, combien le Gouverneur a apporté au peuple, combien nous devons être reconnaissant envers le gouvernement… Et je réprime un hoquet de surprise.

     

    -C’est Ely, qui parle ?! me chuchote Papa en posant doucement sa main sur mon épaule.

     

    Je hoche subrepticement la tête, alors que je contemple ce qu’est devenu le petit garçon brun, effronté et rieur que j’ai laissé partir quatre ans plus tôt, et avec qui je n’ai pu parler que par téléphone au cours des dernières années. Ely a grandi. Sous sa chemise taillée dans le même tissu que la robe de sa mère, on peut voir les muscles de ses bras qui saillent. Ses cheveux, d’ordinaire toujours en bataille et souvent sales, sont coupés courts, et coiffés en arrière. Il se tient droit, devant ses deux frères ainés, vêtus pareillement. Papa siffle discrètement.

     

    -On dirait qu’il a perdu l’habitude de se rouler dans la boue.

     

    -Ce sont bien Ely et ses frères, Finnick ? interroge Maman en se rapprochant.

     

    Tandis que mon père lui répond, je ne peux m’empêcher de me regarder un peu. Mon pantalon beige est troué à l’ourlet de la jambe gauche, après une énième excursion dans les ronces de la forêt qui borde notre quartier. Ma chemise blanche parait presque sale, en comparaison de l’ensemble propre que porte mon ami sur l’écran. Mes cheveux blonds me tombent sur les yeux, et cela fait peut-être trois bons mois que je n’ai pas approché une paire de ciseaux. Et pourtant, c’est Ely qui me parait être le plus pitoyable de nous deux. Parce que, même si le Capitole et son régime totalitaire on été abolis depuis maintenant une trentaine d’années, la République exerce toujours une certaine pression sur nous. Oh, bien sur, nous pouvons manger à notre faim, et voyager dans tout le pays quand bon nous semble… Mais je ne pense pas que nous soyons libres pour autant. Les autorités sont très sévères pour ce qui est de la vie en communauté : nous avons tous des « obligations » pour le bien de notre société : tout vol, toute violence et tout débordement est puni par une amende ou par un emprisonnement. Ce n’est pas aussi grave que lors du temps de mes parents, mais… Je ne sais pas. J’ai l’impression que le gouvernement cherche à faire de nous une société trop parfaite. Ou la paix et la justice règnent toujours, et ou tout doit paraitre sous son meilleur jour. La preuve se tient debout, bien droit, devant mes yeux. L’Ely que je connaissais n’aurait jamais accepté de dire ces choses-la. Il a toujours tout fait par lui-même, comme nous tous, et n’aurait jamais admis qu’il dépendait autant de quelqu’un… Mais il le devait pour l’image de la République. Étant le fils d’Espérandieu, et tout. Je sens la pression de mon père se renforcer sur mon épaule, et quand je lève le nez, je remarque son expression plutôt narquoise. Et je me sens fier. Je coule un regard vers Haymitch et Maman. Et a ma grande surprise, tandis que le premier regarde Ely avec dégout, la seconde ouvre de grand yeux terrifiés. Je donne un léger coup de coude à mon père, et lui indique ma mère du menton. Il s’éloigne aussitôt de moi, et va la prendre dans ses bras. Il doit savoir ce qui la tourmente. Haymitch, les sourcils froncés, s’approche de moi, et grince des dents.

     

    -Que se passe-t-il ? je demande a voix basse.

     

    -Tout ce cinéma lui rappelle un peu trop le Capitole. Et à moi aussi, si tu veux mon avis. Ce léchage de bottes… Ca me file les jetons.

     

    -Ben, il est un peu obligé, non ? C’est le fils du Gouverneur, et…

     

    -Oh, bien sur. Et j’imagine qu’il n’a pas du tout changé, depuis que tu le connais.

     

    J’ouvre la bouche… Pour la refermer. Je sais parfaitement qu’il a raison. Et si je me sens bien supérieur à Ely, une petite partie de moi ne peut s’empêcher de se demander si ce n’est pas de l’injustice. Après tout on lui impose ces discours, non ?

     

    -Bah alors, morpion, on t’a coupé la langue ?

     

    -Non… Mais… Peut-être qu’intérieurement, Ely n’a pas changé ? Je veux dire, ca (je désigne l’écran du doigt), c’est l’image qu’il donne au peuple. Celle du fils parfait de Gouverneur. Pas la sienne.

     

    Mes parents se rapprochent doucement de nous. Maman, appuyée sur Papa, ne peut pas détacher son regard de l’écran. Haymitch soupire, et donne un coup de talon dans une motte de terre.

     

    -Justement ! C’est ce que tu ne comprends pas ! C’est la République qui l’oblige à dire ces choses ! Crois-moi, Finnick, ca commence par la censure de la liberté d’expression, et ca se termine en Hun…

     

    Ses yeux gris passent sur ma mère, pale et inquiète. Il avale le mot de justesse, et bougonne :

     

    -Bref, en choses terribles. Enfin, tu es trop jeune pour parler de politique, morpion. De toute façon, on ferait mieux de se taire, et de regarder ta sœur être élue.

    Je vire mes yeux sur l’estrade. Ely a fini de parler, et Alicante Espérandieu va a présent lire les noms des nouveaux membres du Gouvernement pour qui le peuple a voté durant les deux dernières semaines. Un zoom sur ses mains nous permet de voir l’enveloppe jaune qu’il déchire, le papier blanc qu’il en sort, et… Le tremblement de ses doigts. Il doit avoir peur de perdre sa place sur son piédestal. Il s’éclaircit la gorge –d’une manière qui me rappelle désagréablement Ely- et lit le nom sur le papier.


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